01/06/2016

« Ardennes Mystérieuses, Insolites et Sacrées » (111/140) : STAVELOT (Belgique) : L’âne, le loup, le démon et le poète

 

Endroits et histoires magiques

 1.jpgAujourd’hui, l’heure est venue d’emboîter le pas d’auteurs « locaux », de rassembler ce qui était épars, de (re)donner aux Ardennes leurs lettres de noblesse, de consulter à nouveau les pages des légendes et des traditions typiques de ces contrées merveilleuses afin de préparer au mieux des promenades et des séjours sur place. Et, surtout, d’y goûter ! (*)

 Stavelot, ville martyre à la fin de la Seconde Guerre mondiale, est une sympathique ville d’environ 6.000 habitants, qui se situe au cœur des Ardennes liégeoises et qui est baignée par l’Amblève. C’est une très ancienne cité, dont la fondation remonte à l’an 648, du temps d’un certain Remacle, moine français.

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L’Amblève à Stavelot.

 

Celui-ci avait été envoyé par le roi Sigebert III, fils du roi Dagobert, celui qui avait mis sa culotte à l’envers, selon la chanson écrite pour se moquer de la monarchie française :

 

« Le bon roi Dagobert

A mis sa culotte à l’envers

Le grand saint Eloi lui

dit : O mon roi votre

Majesté est mal culottée

 

C’est vrai, lui dit le roi je

vais la remettre à l’endroit.

 

Le bon roi Dagobert

Avait un grand sabre de

fer

Le grand saint Eloi lui

dit : O mon roi votre

Majesté pourrait se blesser

 

C’est vrai, lui dit le roi

Qu’on me donne un sabre

de bois

 

Le bon roi Dabogert

voulait embarquer sur la

mer

Le grand saint Eloi lui dit :

O mon roi votre Majesté se

fera noyer

 

C’est vrai, lui dit le roi, on

pourra crier : le roi boit. »

 

Cugnon et Stavelot, même combat !

 

Selon la légende de la Grotte Saint-Remacle à Cugnon, le saint y aurait vécu en ermite en compagnie de son âne.

C’est lui qui allait chercher la nourriture dans les villages environnants jusqu’au jour, où, le diable transformé en loup mangea l’âne.

Le saint obligea le mammifère carnivore à remplir la fonction de la bête de somme.

 

Et, comme nous allons le découvrir, le même type de mésaventure arriva à saint Remacle et à son âne à Stavelot.

Comme quoi les légendes n’ont pas de frontières…

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Saint Remacle et le loup bâté dans les armoiries de Stavelot.

 

Mais, pourquoi Remacle fut-il envoyé aussi loin de son pays d’origine d’Aquitaine ? Afin de civiliser les populations ardennaises, lui déclara-t-on. Pour ce faire, il devait leur apprendre l’éducation, l’hygiène, certains travaux dans les champs et les bois, faire construire des habitations valables…

La première tâche de Remacle fut de bâtir une abbaye, afin d’abriter d’autres moines et lui-même pour mieux s’occuper des Ardennais.

À cet effet, il montrait l’exemple et n’arrêtait pas de travailler en participant à la construction de cet édifice.

Au bout de quelques mois de travail, étrangement, il rassembla toutes les sandales et les chaussures usées par les moines et les personnes qui les aidaient et il partit dans les bois, s’étant déguisé en bûcheron.

 

Sur le chemin il rencontra le démon qui portait une lourde pierre. Le Malin voulait la jeter sur les travaux de l’abbaye, ne supportant pas de voir ce genre de construction. Remacle avait, justement, rêvé de cette situation et il avait décidé de réagir au plus vite !

 

- Dites, mon brave, suis-je encore loin de Stavelot ? lui demanda Satan.

- Pauvre Monsieur ! lui répondit Remacle. Regardez, voici toutes les sandales et les chaussures que j’ai usées en chemin…

 

Découragé et en colère, le diable laissa tomber sa pierre sur place. On peut encore la voir non loin du Bois de la Borzeux et on l’appelle le « Faix – fardeau – du Diable ».

 

Mais, ce dernier ne s’avoua pas vaincu !

 

Un jour que Remacle s’aidait d’un âne pour transporter de lourdes pierres vers le chantier de l’abbaye, le diable se transforma en loup, sauta sur l’âne et l’étrangla.

Alors, pour le punir, Remacle lui ordonna de remplacer l’âne et, c’est ainsi, que l’on vit le loup porter des hottes de pierres jusqu’à la fin des travaux. On retrouve d’ailleurs cette scène dans l’emblème de la Ville de Stavelot.

 

De trop joyeux moines

 

Le temps passa, Stavelot était devenue une petite ville très fière de son abbaye. Des artisans et des marchands pratiquaient divers commerces et métiers et, vers la fin de l’hiver, tout ce monde fêtait joyeusement la proche arrivée du printemps.

 

À ce propos, il semblait que des moines avaient l’habitude de participer avec les habitants aux fêtes du carnaval, ce qui leur fut ensuite interdit.

Alors, les Stavelotains se déguisèrent en moines et portèrent un étrange masque avec un long nez rouge pointu. On les appelle encore les « Blancs Moussis » et les festivités du Laetare (mi-carême) débutent le samedi et durent trois jours, dont le cortège du dimanche est le moment le plus attendu par des dizaines de milliers d’habitants et de visiteurs.

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L’auteur et un Blanc Moussi.

Personnellement, je garde un souvenir « marquant » des Blancs Moussis et je ressentais une immense frayeur lors du défilé de la Laetare.

Je devais avoir 5 ou 6 ans et je me cachais dans le moindre recoin de la maison familiale située en pleine cité, jusqu’au jour où, à l’occasion d’un cortège, mon père invita trois Blancs Moussis dans la demeure afin d’exorciser ma peur enfantine, selon lui.

Les trois personnages s’étaient placés au centre du salon d’où on m’appela.

Poussant la porte avec confiance, je suis tombé, nez à nez, c’est le cas de le dire, avec les trois « monstres ».

Mon cri de terreur dut surmonter les tonitruants flonflons des fanfares qui passaient rue Neuve !

Depuis lors, heureusement, ma frayeur a laissé place à une approche plus folklorique que terrorisée !

 

 

Le Mal-Aimé

 

Vestiges de l’abbaye, maisons de pierre et de colombage, petites rues  et fontaines…, accueillent les passants.

 

Parmi eux, il y eut, en 1899, le célèbre poète français Guillaume Apollinaire (1880-1918), qui quitta la pension Constant, située rue Neuve, sans payer sa note, car sa mère qui devait lui envoyer de l’argent, avait tout dépensé au Casino de Spa.

Il était resté des semaines dans cet établissement qui, à présent, s’appelle « Hôtel du Mal-Aimé ». 

 

Sur la façade, on peut lire : « A l’aube du 5 octobre 1899, le poète Guillaume Apollinaire quitta cette maison où il vécut une saison de sa jeunesse. »

 

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Guillaume Apollinaire ne laissa pas toujours un bon souvenir à Stavelot…

 

On y fait également allusion à « La Chanson du Mal-Aimé », un poème du recueil « Alcools » publié une année avant la Première Guerre mondiale, en 1913.

Il y est question des déboires amoureux de Guillaume Apollinaire avec une certaine Annie rencontrée en Rhénanie, puis à Londres, avant que la jeune fille ne quitte le Vieux Continent pour les États-Unis d’Amérique.

Cet échec sentimental n’était-il pas que le juste retour d’un balancier qu’il avait actionné lui-même à Stavelot ?

 

Si c’est à Stavelot qu’il changea son prénom « Wilhelm » en « Guillaume », qu’il fit de longues promenades, principalement dans les Fagnes, qu’il fréquenta le cercle poétique et dramatique « La Fougère » qui tenait ses répétitions à la « Pension Constant », c’est là qu’il rencontra Marie Dubois, dite « Mareye », l’aînée de trois filles d’un cafetier.

Il devint rapidement amoureux de la jeune stavelotaine qui, visiblement, le lui rendit bien. Elle fut une sorte de muse pour lui, puisqu’il se mit à écrire de manière abondante.

 

Le couple ira même (conjurer le sort ?) à la « Pierre au Diable » au Bois de la Borzeux.

Mais, par son départ à la cloche (avec un fameux préjudice pour Monsieur Constant) vers Paris, il rompit brusquement sa relation avec Marie.

 

C’est au musée qui est dédié au poète sur le site – merveilleusement restauré – de l’ancienne abbaye, que j’ai appris que le futur ami d’Alfred Jarry et de Picasso n’était donc pas à son premier écueil amoureux avec Annie !

 

 

 

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Le prestigieux site de l’ancienne abbaye de Stavelot.

 

Édition et vulgarisation

 

 Au Musée des Lettres et des Manuscrits (Paris et Bruxelles), j’ai lu avec attention une très longue lettre (trois pages), datée du 11 juillet 1918, écrite par Apollinaire depuis son domicile du 202 boulevard Saint-Germain à Paris, et adressée à Jacques Hautmont, humaniste, typographe, imprimeur et éditeur.

 

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L’un des derniers documents de la main d’Apollinaire.

 

L’auteur y défend l’édition de textes anciens dans un but de vulgarisation. C’est probablement l’un de ses derniers écrits importants.

En effet, le 9 novembre de la même année, Apollinaire décédera, à l’âge de 38 ans, d’une grippe espagnole alors que le monde commençait à fêter la fin de la guerre 14-18…

 

À Stavelot, outre le musée consacré à Apollinaire, il y a aussi celui dévolu au « Circuit de Spa-Francorchamps » tout proche, et, également, plein de manifestations d’envergure internationale : festivals de musique, de chanson, du conte, de la légende, du théâtre…, des fêtes religieuses et d’autres réjouissances populaires, qui font de Stavelot une petite ville fort attachante.

Une cité qui, malheureusement, connu des drames affreux ces dernières décennies.

« Si la guerre de 1914-1918, ne laissa pas de bons souvenirs aux Stavelotains (…), celle de 1940-1945 laissera des traces indélébiles… ». Si, le 25 août 1973, un camion citerne empli de 13 000 litres de mazout dévala la Haute Levée, faucha une résidente, s’encastra dans une maison…, si, le lundi 29 juin 1998, un autre « camion fou » bravant toutes les interdictions du code routier dévala la même pente et s’encastra aussi dans une façade en faisant plusieurs victimes et occasionnant des dégâts considérables (plusieurs maisons effondrées, incendiées…), n’empêche, comme le soulignent les autorités, les habitants, les touristes…, Stavelot est « une ville au patrimoine riche et déployant une culture d’exception… » (« Stavelot Passé, Présent »).

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Stavelot, une cité au patrimoine remarquable.

 

 

Les Quatre Fils Aymon

 

À Bogny-sur-Meuse, ville située dans les Ardennes françaises (voir ce chapitre), il est question que la fameuse légende des Quatre Fils Aymon, symbole de terre de liberté et de résistance à l’injustice, serait (parmi plusieurs versions) une œuvre d’un moine de l’Abbaye de Stavelot, selon des médiévistes, dont Joseph Bédier, un spécialiste des chansons de geste, membre de l’Académie française, également célèbre pour ses travaux sur Tristan et Iseut, la Chanson de Roland, des chansons de croisade…

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Les Quatre Fils Aymon et le cheval Bayard à Bogny-sur-Meuse.

 

 

(*) Au fil des jours, vous pourrez me suivre dans quelque 140 lieux légendaires ou historiques français, belges, luxembourgeois et allemands, repris de mon ouvrage et de mes émissions « Ardennes Mystérieuses, Insolites et Sacrées » (Éditions Jourdan, RTBF, TV5 Monde, Fréquence Terre-Radio France Internationale) sur le blog spécifique : 

http://ardennesmysterieusesinsolitesetsacrees.skynetblogs...

 

Et, chaque semaine, en radio avec une soixantaine de sites ardennais français dans l’émission « Nature sans Frontières » sur « Fréquence Terre-RFI » : http://www.frequenceterre.com/

 

 

 

 

 

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