15/05/2016

« Ardennes Mystérieuses, Insolites et Sacrées » (73/140) : LIERNEUX (BELGIQUE) : Terre d’Histoire, de coutumes et de légendes

Endroits et histoires magiques

3.jpgAujourd’hui, l’heure est venue d’emboîter le pas d’auteurs « locaux », de rassembler ce qui était épars, de (re)donner aux Ardennes leurs lettres de noblesse, de consulter à nouveau les pages des légendes et des traditions typiques de ces contrées merveilleuses afin de préparer au mieux des promenades et des séjours sur place. Et, surtout, d’y goûter ! (*)

En 667, Lierneux était déjà connu comme un « endroit sur la Lienne ». En 774, Lierneux était composé d’une cinquantaine de manses (habitations rurales avec ses dépendances et terres cultivables), une chapelle et une manse seigneuriale, plus diverses dépendances à Bra (« brisure »).

Durant les siècles suivants, les deux villages (et leurs environs) connurent maintes destinées : indépendance, opposition aux moines de Stavelot, rétrocessions, échanges, agrandissement du ban (membres d’une communauté) de Lierneux, puis de nouvelles situations débouchèrent sur une terrible répression à l’égard des « hérétiques ».

 Et, encore, une chasse aux sorcières !

 Je ne cache pas ma position face aux agissements scandaleux de l’Église catholique et de ses acolytes à l’encontre de ceux et celles qui furent facilement appelés des sorciers et des sorcières (voir la première partie du présent ouvrage au chapitre « Sorcières et inquisiteurs »).

Ainsi, en mai 1617, Catherine, épouse de Colas Le Queulx des Villettes, fut envoyée au bûcher pour, je cite la phrase reprise dans « Lierneux Tourisme-Histoire » : « Coupable d’avoir renye le bon dieu en accointances charnelles avec l’ennemy du genre humain este aux danses et assemblees des diables. »

Le pape François réhabilitera-t-il un jour Catherine et ses semblables ?

Les bûchers, violences, combats, pillages, agressions, divisions… formèrent le quotidien de la région jusqu’au XIXe siècle et sa révolution industrielle (expression de Jérôme-Adolphe Blanqui, économiste français, partisan du libre-échange), ainsi qu’un régime parlementaire qui commence à se préparer après ces siècles de tourments.

 Trouvailles

 En 1974, un éclat de silex taillé retrouvé sur le site médiéval d’Ecdoval laisse penser à un habitat néolithique, alors qu’à la lisière du « Bois de Groumont », de multiples tessons et deux anneaux de fileuse ont été découverts, et, qu’en 1976, des fouilles à Salmchâteau prouvèrent également la présence d’un site au début de notre ère.

Un cimetière fut aussi découvert à Provedroux et on y trouva des urnes contenant les cendres de corps incinérés, des poteries, ustensiles en fer… Il s’agirait de tombes de carriers compte tenu de la modestie des « trouvailles ». Au lieu-dit « Ham des Vais », une tombe d’enfant du XIVe siècle fut aussi mise au jour.

 Sculpteur d’Enfants de France

 Henri-Joseph Rutxhiel (1775-1837) a été baptisé à Lierneux et est considéré comme « un grand de chez nous ».

Enfant d’artisan cordonnier, ce jeune berger aimait tailler des figurines dans le bois à l’aide d’un couteau. Un jour, un commerçant stavelotain lui commanda une enseigne pour sa pharmacie. Puis, un Verviétois le remarqua et lui acheta une canne ornée de fleurs finement sculptées.

Le talent du jeune Henri-Joseph vint aux oreilles du préfet du Département de l’Ourthe (à vrai dire, la province de Liège). Il lui obtint une bourse, le fit entrer dans le célèbre atelier de Houdon à Paris.

Celui-ci était appelé « le sculpteur des Lumières ». On lui doit des œuvres célèbres qui, aujourd’hui, s’admirent au Metropolitan Museum de New York, au Panthéon, à la Comédie française, au Louvre, aux musées de Berlin, Lyon, Aix-la-Chapelle… : bustes de La Fayette, Benjamin Franklin, Mirabeau, Necker, Catherine II de Russie, Diderot, Voltaire, Rousseau, Molière, Napoléon, Washington…

En 1809, Henri-Joseph Rutxhiel remporta le premier Grand Prix de Rome, ensuite, connut Ingres, fut un sculpteur à la mode et eut pour modèles Napoléon, l’empereur de Russie, Marie-Antoinette, Louis XVI, Wellington, Charles X, Bossuet, Grétry… et devint « le sculpteur des Enfants de France ». Certaines de ses œuvres se trouvent au Louvre, au musée de Nantes…

 Surprenantes et agréables visites

 - Trou de Bra : un endroit bucolique avec un décor montagnard dans la vallée de la Lienne et, en prime, des champignons, truites et castors.

 - La « Pierre Noufy » à Villettes : elle se dresse à 471 mètres d’altitude et est assez isolée. Il s’agit d’un très beau monolithe à plusieurs faces, dalle verticale, aiguille… Un anneau d’or serait enfoui sous cette masse et il assurerait aux femmes qui le caresseraient fécondité et progéniture abondante. Sont-ce les « sorcières » qui y tenaient leurs sabbats qui auraient laissé cet anneau ?

 - La « Pierre de La Falhotte » à Lierneux : dédiée à la déesse viking, Fal ou Faule, sœur de Thor, dieu de la foudre. Vers l’an 800, les Vikings ont effectivement envahi le territoire qui représente l’actuelle Belgique. Ils y pénétrèrent par l’Escaut, la Meuse, la Sambre, la Dendre et remontèrent jusqu’au fin fond des Ardennes en y implantant leurs dieux et traditions.

« Falhotte » signifierait « demeure de Fal » et on compte plusieurs endroits portant ce nom en Belgique francophone : à Ombret, près d’Amay, à Lierneux, près d’Arbrefontaine… (Source : Irminsul – Traditions du Nord).

 - Un hêtre et un chêne enchevêtrés pour une circonférence de quatre mètres à Hierlot.

 - Ardennes-Coticule à Sart : carrière et mine de schiste. C’est l’unique producteur au monde de la célèbre pierre à rasoir « Coticule », de la pierre bleue belge et de la pierre à aiguiser double face. Une tonne de schiste donne un kilo de pierres à aiguiser. Le restant est utilisé pour produire des tuyaux, des pigments…

 - Musée du Coticule à Salmchâteau :

 « Le coticule dont le nom plus commun est « pierre à rasoir » témoigne qu’elle a été utilisée pour aiguiser tous les outils tranchants depuis des périodes très reculées. On en a retrouvé dans des vestiges dans la Rome antique. Des documents attestent que des carrières de coticule étaient en activité au début du XVIe siècle dans le Pays de Salm. Au cours des XIXe et XXe siècles, le coticule fut vendu dans le monde entier. Mais les marchés se raréfièrent et, dans les décennies 1950 - 1970, les puits d’extraction et ateliers disparurent les uns après les autres (néanmoins, voir Ardennes-Coticule ci-dessus). Le musée du Coticule est la mémoire vivante d’un de ces ateliers de façonnage qui avait été construit en 1923 et qui cessa son activité en 1955. Réalisation de l’ASBL « Val du Glain, Terre de Salm », il fut inauguré en juin 1982. La première partie du parcours de visite est consacrée à la géologie : cartes, schémas et coupes géologiques ainsi que des échantillons de minéraux et de roches illustrent la richesse géologique de cette région où plusieurs minéraux nouveaux ont été découverts (ardennite, davreuxite, ottrélite...). La suite du parcours expose des documents, des outils et des objets qui font revivre le monde des mineurs et des artisans qui ont exploité le coticule. À noter une jolie maquette de puits d’extraction et galerie avec cabane. Enfin, on verra l’atelier authentique et toutes les machines en état de marche : armures pour le débitage des gros blocs, débiteuse à sec pour la mise à dimension, lapidaires pour le polissage, matériel de collage, magasin, etc. » (Source : Géologie et tourisme en Belgique).

 - La réserve naturelle des « Prés de la Lienne » et le gué du Pont de Chailles. Ce site est constitué de prairies, de fragments forestiers, de haies… et est traversé par la Lienne que viennent rejoindre plusieurs ruisselets. Sur le plan de la flore et de la faune, on trouve du jonc, de la véronique à écus, du géranium des bois, de la gesse des montagnes, des cigognes noires, des bergeronnettes, martins-pêcheurs, des bruants…

 - Le « Hêtre du Berger » arbre d’une circonférence supérieure à quatre mètres dans le Bois de Lambiester à Odrimont.

 - La réserve naturelle de la Montagne de Colanhan (« Butte des Colons ou Pigeons », 560 m d’altitude) à Verleumont et le défilé des Gueules.

Cette imposante colline est formée d’une roche naguère exploitée (ardoises) de manière artisanale, d’où un relief assez accidenté.

Dans ce site, on trouve des myrtilles, lichens, lycopodes (plantes très rares), chênes, bouleaux, blaireaux… et une qualité de l’air exceptionnelle, selon les spécialistes de « Biodiversité en Wallonie ».

 - La Fondroule sous Lierneux et ses ruisseaux tortueux dans des vallons encaissés.

 - La Forêt (ou le Bois) de Groumont avec, son sommet (620 mètres), le « Rocher du Diable ».

 Une coutume plusieurs fois séculaire

 Quant au calvaire d’Arbrefontaine (XVIIIe siècle ?), quatorze édicules d’une curieuse architecture menant au « Bois de Blanchar » et aboutissant à une chapelle et à la statue de Marie le composent. Le quotidien « L’Avenir du Luxembourg » du 10 août 1952, lui consacra un reportage particulièrement intéressant dont je retiens quelques passages :

 

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Très ancienne photo du Calvaire d’Arbrefontaine  publiée avec l’autorisation de « Vers l’Avenir ».

 


« Pour y aller, il faut le vouloir. Ni train, ni autobus. Une route communale bien asphaltée. Elle descend des casernes de Rencheux-Vielsalm dans le val de Goronne, remonte sous les ombrages jusqu’au village du même nom et redescend vers un ruisseau connu déjà en 666, sous le nom d’Alba Fontana, et d’Albus Fons en 815 et 950 (…) On raconte que le premier curé nommé par l’évêque de Namur s’appelait « Maka » (…) Ses brouilles avec plusieurs d’entre eux (paroissiens) et ses démêlés sont restés célèbres. Lors d’une visite épiscopale, la première après le rattachement d’Arbrefontaine au diocèse de Namur, les cloches de l’église Saint-Maurice sonnaient à toute volée pour saluer le départ de l’évêque. Au bourgmestre (maire) qui l’accompagnait jusqu’à la sortie du village, Monseigneur dit : « Vous avez de bien belles cloches, Monsieur le bourgmestre ». – « Oui, Monseigneur, répondit le mayeur ; c’est dommage que le « maka » [le battant] ne vaut rien ! » (…)

L’un des successeurs de l’abbé Maka, Monsieur Bonnecompagnie, curé de 1852 à 1871, devint doyen de Vielsalm. Son ministère fut illustré par les aventures du célèbre sorcier « Le Vieux Berger ».
Mais, plus que la sorcellerie, la piété a peuplé Arbrefontaine d’histoires merveilleuses. À chaque pas se lèvent des croix, des chapelles, dont la voix populaire raconte les origines légendaires ou vraies, toujours étranges, et surtout ce remarquable monument de la foi des anciens : « Les stations de la Chapelle du Calvaire », vieux de plusieurs siècles et dont le curé actuel, Monsieur l’abbé Baccus, a entrepris l’audacieuse et la coûteuse restauration matérielle et spirituelle.

À la sortie du village, vers Odrimont, le long d’un chemin encaissé, chemin qui mène au bois, au lieu dit « Blanchar », à l’ombre de hêtres et de chênes, apparaissent, adossés au talus de droite, quatorze édicules d’une architecture curieuse, rustique et cependant de proportions harmonieuses. Ils s’échelonnent suivant la courbe du chemin dans un chatoiement d’ombres et de lumières. Un étroit sentier à flanc de talus permet de passer d’un édicule à l’autre et d’aboutir à une chapelle carrée avec autel et statue de la Vierge.

 

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« A LA MEMOIR : DE LA MORT ET PASSION DE JESUS CHRIST, PRIE POUR LES : TREPASE »

 

Une tradition rapporte qu’une ancienne religieuse, retirée à Arbrefontaine, Mlle Anne Massoz, décédée en 1772, fit construire en sa demeure un sanctuaire. On peut encore voir l’emplacement. Personne très pieuse, elle aurait, - cette supposition ne s’appuie sur aucune preuve sérieuse, elle semble purement sentimentale - elle aurait, de son vivant, dirigé les travaux des stations et de la chapelle du Calvaire.

 Les gens du village vous diront : « Nos stations du calvaire sont d’un temps plus reculé. Elles remontent probablement au 17me siècle » (…) Les anciens du village se souviennent des personnages en bois sculpté qui composaient chacune des scènes. Ces statuettes ont disparu lors de la dernière restauration des édicules, en 1898. Elles furent remplacées par de mièvres plâtres sulpiciens en ovale. Dans la restauration, entreprise en cette année 1952, Monsieur l’abbé Baccus espère recueillir l’argent nécessaire à la remise en place, au fond des logettes de schiste, de personnages en bois dans le style simple et un peu rude des édicules.

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Intérieur de la chapelle de la Vierge.


La grande chapelle de la Vierge a souffert de la guerre. Un obus l’a détruite en partie. Aucun dossier de dommages n’en a été relevé. La négligence est d’autant plus regrettable que l’ensemble des stations et de la chapelle du calvaire mériterait d’être classé au nombre des sites et des monuments historiques. En attendant, pour en achever la restauration, le dévoué curé compte sur la générosité de ses paroissiens. Sur les étrangers aussi qui reprendront bientôt la coutume plusieurs fois séculaire de gravir l’étroit sentier du chemin de croix.

 

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Lors de mon passage, en 2013, les stations du calvaire n’accueillaient plus que des toiles d’araignées…

 Aux touristes, Arbrefontaine offre la curiosité de ses vieilles fermes ardennaises, véritables musées d’antiquités où vivent des paysans parmi des ustensiles, des meubles et des boiseries, conservées avec le plus grand soin et d’une valeur inestimable. Au cours de leurs promenades au bord du ruisseau, dans la fraicheur des bois, ils cueilleront des légendes avec fraises, framboises, airelles et myrtilles. Aux carrefours des chemins, au creux du vallon, à la limite des herbages, chaque croix, chaque chapelle leur dira l’histoire d’un passé lointain ou récent : celle des dévots de Menil parlant à saint Roch, celle encore « au Chenay » de l’homme qui échappa miraculeusement aux brigands en faisant vœu de construire une chapelle à Marie, et cette autre d’hier, quand la famille Toubon s’enfuit en mai 1940 devant l’invasion des brigands nazis. Sur les routes de l’exode. Dame Toubon pleurait : tous les membres de sa famille avaient été dispersés par l’ouragan. Elle promit de construire un sanctuaire à Notre-Dame de Grâce si elle avait le bonheur de retrouver tous les siens réunis, la guerre terminée. Elle eut ce bonheur, et, en 1949, au lieu dit Plennsoul route d’Odrimont, s’élevait la chapelle du vœu à N.-D. de Grâce. »

La Belle Dame et l’enfant sans bras

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Une troublante histoire à Goronne…

 Entre Vielsalm et Lierneux, voici une allée bordée d’arbres majestueux qui mène à la chapelle de Pelhémont, située à une altitude de 430 mètres. On y trouve des ex-voto : Vierge de Medugorje, de Lourdes, statues de Jésus, de sainte Rita…, mais, surtout une histoire particulièrement troublante…

 

« En 1853, des faits étranges se produisirent à Goronne. Un paysan, Jean-Maurice Cuveliez, époux d’une dame Frédérich originaire de Grand-Halleux, était à la mort. Or, après une nuit de coma, il s’éveille guéri et affirme avoir eu la vision d’une « belle dame » qui pleurait et lui avait promis la guérison s’il lui construisait une chapelle à Pelhémont. Le curé Pondant reconnut dans la description de la « belle dame » la Vierge de La Salette, dont Jean-Maurice Cuveliez n’avait jamais entendu parler. Ce dernier s’acquitta de son vœu : c’est la chapelle actuelle. Au moment de l’inauguration, les époux Cuveliez eurent un enfant sans bras et qui portait sur son corps les signes de la Dame de La Salette. L’enfant vécu neuf mois. »

 

(*) Au fil des jours, vous pourrez me suivre dans quelque 140 lieux légendaires ou historiques français, belges, luxembourgeois et allemands, repris de mon ouvrage et de mes émissions « Ardennes Mystérieuses, Insolites et Sacrées » (Éditions Jourdan, RTBF, TV5 Monde, Fréquence Terre-Radio France Internationale) sur le blog spécifique : 

http://ardennesmysterieusesinsolitesetsacrees.skynetblogs...

 

Et, chaque semaine, en radio avec une soixantaine de sites ardennais français dans l’émission « Nature sans Frontières » sur « Fréquence Terre-RFI » : http://www.frequenceterre.com/

 

 

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