19/03/2016

« Ardennes Mystérieuses, Insolites et Sacrées » (55/140) : GOUVY (Belgique) : Des lieux de Mémoire et BEHO (Belgique) : Une église mystérieuse

Endroits et histoires magiques

1.jpgAujourd’hui, l’heure est venue d’emboîter le pas d’auteurs « locaux », de rassembler ce qui était épars, de (re)donner aux Ardennes leurs lettres de noblesse, de consulter à nouveau les pages des légendes et des traditions typiques de ces contrées merveilleuses afin de préparer au mieux des promenades et des séjours sur place. Et, surtout, d’y goûter ! (*)

Source de l’Ourthe orientale au cœur des Hautes Ardennes, la région de Gouvy recèle de nombreux attraits.
Tout d’abord, une légende. C’est celle de Gülich, une jeune fille vivant au tout début du XIVe siècle qui aurait fait fortune à Cologne. Son fils, revenu au pays, avait commencé la construction d’un château autour duquel quelques habitations s’élevèrent. D’où, le nom de Gülich donné au lieu, devenu Gouvy.
Néanmoins, mystère : il y aurait eu plusieurs châteaux inachevés…
Autre version : Gouvy viendrait de « Godulf » (nom germanique) et de « vi » ferme, d’où « la ferme de Godulf ».
Durant plusieurs siècles, Gouvy fut lié à des comté, seigneuries, duché, prévôté, cour… et devint une commune en 1824, puis en 1977 après regroupement de divers villages ne formant plus qu’une entité.
Deux quartiers se précisent : Gouvy-Gare et Gouvy-Vieux quartier.
Ce dernier est baigné par les eaux du Mayon et se distingue du premier par ses constructions typiquement ardennaises, les plus caractéristiques étant la « Ferme Entringer » et la « Ferme Burnotte ».

Dominant l’ancien bourg, l’imposante église Saint-Aubin élevée à l’emplacement de deux autres édifices sacrés, possède un riche mobilier du XVIIIe siècle, un impressionnant maître-autel qui frôle la voûte, de splendides lutrins en forme d’aigles triomphants et aux ailes déployées, des stalles…

 

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Saint-Aubin.


L’église est entourée de nombreuses tombes, comme le précise l’administration communale :

« Cet ancien cimetière est un lieu de repos et de recueillement.
Parcourez-le avec respect.
Il est un lieu chargé d’histoire.
Il est un livre ouvert sur le passé des familles et l’art des artisans.
Prenez le temps de le découvrir. »

La verdeur du curé centenaire

Antoine Hasech, fut l’un des premiers curés de Gouvy. Né en 1401, il rendit son dernier soupir en 1526, paraît-il ! Il œuvra comme curé de « Gülich » de 1426 à 1526, précise le « Dictionnaire bibliographique » de l’abbé François-Xavier Feller (XVIIIe siècle), publié en 1781 en six volumes, puis réimprimé avec augmentations du contenu.
« Il est retombé en enfance ! » avait-il été dénoncé à l’évêque de Liège, probablement par un prêtre désireux de prendre sa place.
Le plus que centenaire fut convoqué et soumis à un interrogatoire :
- Combien y a-t-il de sacrements ?
- Six : le baptême, l’eucharistie, la pénitence, l’extrême-onction (devenue le sacrement des malades), l’ordre et le mariage.
- Et la confirmation ?
- Désolé, monseigneur, voici un siècle que je m’occupe de la même paroisse et je n’ai jamais vu un évêque venir administrer ce sacrement. Donc, j’ai cru qu’il était aboli !

À une autre occasion, il lui fut demandé qu’elle était sa recette pour vivre aussi longtemps : pas de femmes, pas de boissons alcoolisées et pas d’emportement ! répondit-il.
Des portraits et des lithographies de ce vieillard à la barbe blanche se trouvent au presbytère et à la Ferme Entringer.

Devant l’église, un monument aux morts octogonal comporte des noms russes, anglais, italiens et français, il s’agit de prisonniers de guerre alliés que les Allemands avaient employé à la construction d’une ligne de chemin de fer reliant Gouvy à Saint-Vith durant la Première Guerre mondiale.

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Un monument pour ne pas oublier…

L’ancêtre des fusées spatiales

À Gouvy, il se raconte encore parfois une histoire peu banale vécue par Marcelle…

« En 1944, j’avais 11 ans. Durant l’occupation allemande, mon père – à qui les Allemands avaient saisi une partie de son troupeau - cachait quelques vaches laitières dans une pâture loin de tout regard indiscret et caché de sapins.
Un matin, vers 7 heures, mon père, mon frère, Louis, et moi, nous nous sommes rendus à la pâture et, alors que nous rentrions avec nos cruches par un chemin détourné, nous avons entendu un bruit de fin du monde.
Le sol se mit à trembler avec force et une étrange intense lueur sembla jaillir des bois. Un sifflement strident, assourdissant, se fit entendre et un immense objet s’éleva dans les airs et disparut au loin.
Plus tard, en écoutant Radio Londres (« Les Français parlent aux Français… »), nous avons appris qu’il y avait eu le lancement de fusées V2. Ainsi, moi, la petite paysanne de Gouvy, j’ai été l’une des rares personnes à assister au premier lancement de ce qui est aujourd’hui considéré comme l’ancêtre des fusées spatiales. »

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Un lieu historique sur la route de Gouvy.


Lancement de l’ère spatiale militaire à Gouvy Sterpigny

De ce lieu, le 8 septembre 1944 à 11 heures, est lancé sur Paris (Maisons Alfort), le tout premier V-2 de l’ère spatiale militaire.
Le temps de vol était de quatre minutes.
Le concepteur du V-2 était l’ingénieur Von Braun.

Données techniques :

. Poids au lancement : 13 000 kilos.
. Longueur : 14 mètres.
. Diamètre : 1,65 mètre.
. Carburants : alcool éthylique : 3 700 kilos, et oxygène liquide : 4 900 kilos.
. Poussée au lancement : 25 000 kilos.
. Vitesse maximale : 5 400 km/heure.
. Apogée : 90 km.
. Portée : 320 km.
. Charge explosive : 740 kilos.

L’impact à Maisons Alfort a fait six morts, de nombreux blessés et d’importants dégâts matériels.

Beho : l’église, les sorcières et les fabuleuses reliques

Ne quittons cependant pas Gouvy en évoquant son célèbre festival Jazz & Blues et, non loin de la cité, l’extraordinaire église de Beho pour laquelle j’avoue avoir beaucoup de sympathie. Voici ce que j’en avais dit dans « Belgique Mystérieuse » (Éditions Jourdan) :

« Beho est un nom celtique signifiant « bouleau », principal composant des balais que chevauchaient les sorcières en route pour le sabbat, alors que ses branches sont encore considérées comme sacrées : protection contre l’envoûtement, les mauvais esprits et l’infortune quand elles sont placées en croix au-dessus de la porte d’entrée, également contre les dépressions nerveuses, la mélancolie et les émotions trop fortes.
Il n’y a donc pas le moindre hasard à retrouver toutes ces légendes et croyances populaires dans ce coin de Wallonie, situé sur l’ancienne chaussée romaine Reims-Cologne, à 500 m d’altitude sur les hauts plateaux ardennais, fort de quelque 300 habitants, où l’église Saint-Pierre relève du fantastique et de l’extraordinaire.

L’âme des cloches

Naguère, Beho dépendait en partie du Comté de Salm, d’autre part de la Cour de Thommen. L’église et quatre « reposoirs », là où s’arrêtaient les grandes processions, faisaient partie intégrante de la tradition locale et s’y ancrèrent avec force. Ainsi, lorsqu’un moribond avait une agonie longue et pénible, ses proches envoyaient des personnes prier, d’abord à l’église, ensuite aux quatre reposoirs, afin de soulager le mourant.
Plus tard, la cloche de Beho, l’une des plus anciennes de Belgique, fut enlevée par l’occupant nazi comme « bien de guerre », mais, en avril 1947, elle retrouva son clocher.
Des cloches (la petite et la grosse s’appellent, toutes deux, « Maria ») qui, en 1954, sauvèrent l’édifice sacré d’une destruction totale. En effet, sous l’effet de la chaleur dégagée par le mystérieux incendie qui commençait à ravager le chœur, les cloches sonnèrent en pleine nuit, le système électrique de la sonnerie étant chamboulé, et réveillèrent le curé qui put donner l’alerte et limiter les dégâts.
Quelques mois plus tard, à force de restaurations, l’église de Beho inaugurait une nouvelle polychromie, considérée comme l’une des plus belles réalisations du pays.

Mais, en remontant l’histoire, on se rend compte que Beho, avec ses routes qui s’élancent vers l’infini, avec son âme campagnarde, avec ses frondaisons, sa verdure magnifique, est l’un des endroits « forts » des Ardennes.
Un langage secret

L’église Saint-Pierre a probablement été construite après la première Croisade, vers l’an 1100. La prise de Jérusalem par les Croisés a eu lieu le 15 juillet 1099, la tradition nous dit que les célèbres reliques de Beho (voir ci-après) y furent apportées par un comte de Salm revenant, justement, de Terre Sainte, ou, du moins, ayant été en contact étroit avec de hautes autorités ecclésiastiques.

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L’église Saint-Pierre de Beho est considérée comme la plus mystérieuse de Belgique.

 

Bien entendu, exception faite des reliques, il ne reste rien de cette époque, le principal de l’édifice datant du XVIIIe siècle, le mobilier étant signé par Maître Scholtus de l’Abbaye d’Orval.
Néanmoins, il y a lieu de s’attarder sur certains éléments qui recèlent, quand même, des particularités qui méritent une attention soutenue.
Ainsi, la flèche, haute de vingt-six mètres, est passablement inclinée vers le Sud-Ouest. La raison ? Les ouragans et les violents orages qui déferlent sur la région proviennent généralement de cette direction, et l’inclinaison a été voulue pour que la flèche y résiste mieux.
Comme les orages sur Beho sont généralement très violents, la tradition locale rapporte, qu’autrefois, pour les écarter, on faisait sonner la petite cloche, laquelle, disait-on, avait le pouvoir de produire cet effet : « Aucune cloche du voisinage n’égalait à ce point de vue la petite cloche de Beho ! »

Autres particularités de l’édifice, sa galerie et sa loggia appliquées à l’extérieur de la tour. L’ensemble servait au prêtre pour un rituel bien précis : il prenait dans la châsse disposée dans la loggia, contenant le trésor d’ossements, l’une après l’autre, les reliques et faisait le tour de la galerie en annonçant à la foule massée aux alentours de l’église, le nom du saint ou de la sainte auxquels les ossements avaient appartenu.

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Galerie et loggia.

La littérature officielle fait état, aussi, « de trois pièces de bois, ouvragées avec figures grimaçantes et soutenant la loggia », alors que l’ésotériste y voit « trois sorcières – ou sorciers, selon les versions - tirant la langue, deux autres masques les imitant autour de la porte latérale, tournant en dérision le profane, incapable de voir autre chose que des grimaces dans ce qu’il va découvrir à l’intérieur de l’édifice ».

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Sorcières et figures grimaçantes…

Ce type de « langage secret » était utilisé à l’intention des initiés et des pèlerins, qui l’étaient tout autant, dont les moines de Cluny avaient établi les lois, dit-on.
À l’intérieur, comme à l’extérieur, le chêne est omniprésent à l’église Saint-Pierre de Beho : galerie, autels, statues (dont celle d’un saint inconnu situé au presbytère)... ; cet arbre, rappelons-le, était considéré comme sacré par les Celtes, qui en faisait un symbole d’hospitalité et l’équivalent d’un temple.

La vertueuse Rose d’or

Un temple, donc, au cœur des Ardennes, qui accueille l’une des plus fabuleuses collections de reliques que puisse receler un si petit endroit sacré, là où se mélangent étroitement l’histoire et la légende.
Ainsi, il est dit que ces reliques ont été offertes à Beho par un comte de Salm revenant de la Croisade. Herman de Salm, il s’agirait de lui, les ramena directement d’Orient, ou, selon d’autres sources, les aurait obtenues à Rome des mains du pape qui, en même temps, lui aurait remis la Rose d’or. Cette dernière est considérée comme une récompense que le Souverain Pontife bénit le dimanche de la Laetare (pause au milieu du Carême).
L’idée de la Rose d’or vient du pape Léon IX, en 1049, et, en vérité, il s’agit d’un bouquet de roses en or ou en vermeil, ornées de pierres précieuses. La fleur centrale, plus grande, porte une petite cavité que le pape remplit de baume et qu’il saupoudre de musc.
D’abord réservée au préfet de Rome, la Rose d’or fut ensuite offerte à un fidèle catholique ayant rendu service à l’Église ou à une personne reconnue pour sa vertu : Charles Quint, Marie-Thérèse d’Autriche, femme de Louis XIV, Marie-Henriette des Belges, en 1893, Elisabeth, reine des Belges, en 1925... À cette dernière, il fut effectivement donné un rosier d’or formé de dix-neuf fleurs et de deux cent quatre-vingt-dix feuilles, le tout pesant un kilogramme.
Il est aussi arrivé que le pape remette la Rose d’or à une église ou à un sanctuaire : Notre-Dame de Lourdes, Notre-Dame de Fatima, Basilique Saint-Marc de Venise...
Dans ce contexte, la remise de la Rose d’or à Herman de Salm ne relève donc pas de la forfanterie.

Des cheveux de Marie aux poils de Pierre

Néanmoins, c’est un fait miraculeux qui aurait amené les reliques transportées par le Croisé et noble chevalier à Beho. Effectivement, sa monture ne voulut pas traverser la rivière de la Salm, s’arrêta brusquement et ne fit plus un pas, malgré l’insistance de son propriétaire ! Herman y vit un signe de Dieu et décida d’y élever un sanctuaire en y aménageant une tour très originale, puisque composée de la loggia et de la galerie, afin que les reliques puissent être montrées à la foule.

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Une tour très originale.

Et, les pèlerins se pressaient à pareil endroit, plus particulièrement aux trois premiers jours du mois de mai, le mois de Marie.
Autre miracle : malgré les guerres, les incendies, les exactions commises à la Révolution, les tentatives de vol..., les reliques restent bien présentes dans leur châsse.
Pourtant, en 1750, on échappa de peu au désastre, puisque, des voleurs-sacrilèges enlevèrent le coffre aux reliques, le portèrent dans un champ au lieu-dit « Glabich », l’ouvrirent, en prirent tout ce qui était d’or et d’argent... en laissant les reliques pêle-mêle. En remerciement, une croix fut élevée à cet endroit, mais, elle aussi, a disparu...
Depuis lors, les reliques sont confinées dans des réceptacles en bois munis d’une glissière et sont :

1. Un bout du suaire du Christ.
2. Des cheveux de la Vierge.
3. Des poils de la barbe de saint Pierre.
4. Une relique insigne de saint Laurent.
5. Une vertèbre de sainte Agathe.
6. Une relique insigne de sainte Marguerite.
7. Un fragment de crâne de sainte Barbe.
8. Un fragment d’os du bras de saint Georges.
9. Une relique insigne de sainte Sadelberge.
10. Une relique de sainte Walburge, vierge.
11. Un bout d’os des XI mille Vierges (légende de sainte Ursule et des Onze Mille Vierges).
12. Un minuscule os de sainte Aldegonde.
13. Une relique de la Grotte de l’allaitement.
14. Des reliques d’anciens autels.
15. De l’Huile de sainte Catherine.
16. Des ossements de sainte Mundegonde.
17. Des fragments d’os de saint Benjamin, de sainte Célestine, de saintes Lucide, de saint Petriani, de sainte Innocentienne, de sainte Cantianille.
18. Des reliques de saint Célestin, de sainte Séverine...
19. Des particules de certaines saintes martyres.
20. L’Agnus Dei (objet de dévotion béni par le pape).

Suite à l’action d’évêques de Liège n’autorisant plus l’exposition de la totalité des reliques, alléguant qu’on ne pouvait plus faire la distinction entre telle relique et tel saint ou telle sainte, il fut décidé que seules une parcelle de la « Croix de Notre Seigneur », une relique de saint Pierre et une autre de saint Laurent seraient maintenues à la curiosité (bien légitime) des fidèles, visiteurs et touristes. N’empêche, la petite église de Beho reste bien la plus mystérieuse de toutes les églises belges. »

 

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Pierre Guelff auprès du reliquaire de l’église la plus mystérieuse de Belgique.

 (*) Au fil des jours, vous pourrez me suivre dans quelque 140 lieux légendaires ou historiques français, belges, luxembourgeois et allemands, repris de mon ouvrage et de mes émissions « Ardennes Mystérieuses, Insolites et Sacrées » (Éditions Jourdan, RTBF, TV5 Monde, Fréquence Terre-Radio France Internationale) sur le blog spécifique :
http://ardennesmysterieusesinsolitesetsacrees.skynetblogs.be/

Et, chaque semaine, en radio avec une soixantaine de sites ardennais français dans l’émission « Nature sans Frontières » sur « Fréquence Terre-RFI » : http://www.frequenceterre.com/

 

 

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